Archives de février, 2012

Pourim est l’une de mes fêtes préférées, à laquelle il est parfois fait référence d’être le « carnaval Juif », et je prends un plaisir à chaque fois renouvelé, tant à assister au service religieux à la synagogue à cette occasion, qu’à fêter la fin de la période de célébration.

En effet, tout d’abord, lors du service, et durant les deux heures environ que dure la célébration en synagogue, les participants sont invités à faire du bruit au moyen de trompettes, et de tout objet se trouvant à portée de la main. Ceci génère ce que l’on peut qualifier ‘un foutage de bordel’ total, qui entraîne une sorte d’hystérie collective, et déclenche des rires incontrôlables, tant au niveau de ceux qui sont assis dans la salle, qu’au niveau de celui ou de ceux qui officient en lisant la Méguila (le texte sacré consigné sur des rouleaux) dans l’enclos situé à cet effet au centre de la salle. Les enfants courent à travers la synagogue  et certains s’organisent en joyeuses bande ‘armées’ de crécelles, et aussi d’espèces de vuvuzelas déments desquels ils extirpent des sons à vous déchirer les oreilles. Le pandémonium devient parfois tel que l’officiant n’a par moments même plus la force de continuer à lire à haute voix, tellement il rit lui même.

De plus, et les instructions sont formelles dans la tradition Judaïque, et le Talmud, à la fin de la fête de Pourim, qui dure deux jours, nous devons festoyer, et boire du vin jusqu’à ce que nous soyons en état de totale ébriété. Des Hébreux en ébriété, quoi de plus naturel syntaxiquement et sémantiquement parlant, en effet ! J’oserai même le jeu de mots facile en ajoutant que c’est d’ailleurs à mon avis sémitiquement correct aussi.

Si vous ne trouvez pas cool une religion qui vous instruit de semer la bazar durant un service religieux, et vous prendre une cuite le lendemain, alors soit vous manquez totalement d’humour, soit c’est moi qui doit être distrait et quelque chose m’échappe. Je vais maintenant vous raconter pourquoi les Juifs se comportent de cette manière durant la fête de Pourim, ce qu’ils célèbrent vraiment, et le comment. du pourquoi.

La célébration de la fête de Pourim (hébreu : ימי הפורים Yemei haPûrîm « Jours des sorts »), qui se déroule selon les années soit en milieu de mois de février, soit en milieu de mois de mars, trouve ses origines à partir du IVème siècle précédant la date de départ du calendrier Grégorien.

Il s’agit d’une fête d’origine biblique mais d’institution rabbinique, et qui commémore les événements relatés dans le « Livre d’Esther ». Ceux-ci ont été vécus par les Juifs comme la délivrance miraculeuse d’un massacre de grande ampleur, planifié à leur encontre par  Haman l’Agaggite dans tout l’Empire perse au temps de sa splendeur.

Selon ce récit, dont certains jugent l’historicité douteuse, le roi Assuérus prend pour femme Esther bat AVihail, une belle jeune femme qui tient secrètes ses origines judéennes sur les conseils de son parent Mardochée. Celui-ci sauve le roi d’un complot.

Peu après, Haman, fils de Hamedata monte en faveur auprès du roi. Outré par le fait que Mardochée ne s’incline pas devant lui alors que le protocole établi par le roi l’y oblige, il fait publier au nom du souverain et avec son accord un impôt royal impossible à payer, à prélever sur les Judéens vivant dans les 127 provinces de l’empire achéménide (où vit la quasi-totalité de la population juive de l’époque) ; en cas de non-paiement, ils seront mis à mort et leurs possessions saisies.

Sur l’insistance de Mardochée, Esther vient trouver le roi (au péril de sa vie). Elle l’invite à un festin avec Haman sans dévoiler ses motifs et les convie à un second festin. Troublé, Assuérus se fait lire les annales royales pour occuper ses insomnies et prend connaissance de sa dette envers Mardochée. Il le récompense par des honneurs devant un Haman dépité. Lors du second festin, Esther dévoile son identité juive et le complot qui vise les siens. Haman est pendu à la potence même qu’il réservait à Mardochée et les Juifs sont autorisés à se défendre contre leurs assaillants. Après un jour de batailles, les Juifs célèbrent dans l’allégresse ces retournements du sort et une fête est instituée pour les générations à venir.

Première signification

L’histoire apparemment profane et décousue du Livre d’Esther décrit en réalité le plan d’un Dieu qui agit « en voilant sa face » (hébreu : הסתר פנים Hester panim). Le nom de l’héroïne fait d’ailleurs allusion à cette considération. L’affrontement entre Mardochée et Haman illustre et réactualise la lutte perpétuelle que se livrent Israël et Amalek (un peuple mentionné maintes fois dans l’Ancien Testament). L’ensemble du récit induit ainsi que la fête de Pourim célèbre en fait une rédemption bien particulière.

La rédemption de Pourim fait aussi écho à celle qui se produit un mois plus tard, à Pessa’h (voir mon article séparé au sujet de Pessa’h). À de nombreux égards, les rédemptions de Pessa’h et Pourim sont opposées. Dans la rédemption de Pessa’h, les Hébreux d’Égypte sont un peuple sans droit, sauvé par l’intervention directe de Dieu qui les fait sortir d’Égypte. Dans celle de Pourim les Juifs de Perse sont intégrés à leur nation et trouvent leur salut dans une intervention humaine qui renforce leur présence dans leur pays d’accueil.

Le pandémonium

Revenons-en à la question, plus légère, du vacarme durant la lecture de la Meguila. Jusqu’au XIème siècle, l’histoire retient qu’il n’était en fait pas question de faire du bruit durant l’office de Pourim. Cette tradition a été instaurée par les tossafistes (en hébreu בעלי התוספות, baaléi tossafot, auteurs des Tossafot, qui sont des gloses et commentaires de plus de 30 traités du Talmud) et qui étaient des rabbins médiévaux du XIème au XIVème siècle, localisés pour la plupart dans le centre historique du judaïsme ashkénaze, en France et en Allemagne.

Les Tossafistes instaurèrent la pratique de cogner des morceaux de bois sur lesquels était marqué le nom de Haman afin de se conformer au commandement biblique « d’effacer le nom d’Amalek, même du bois et de la pierre » ; cette pratique a évolué au fil du temps pour donner lieu à une cacophonie de sifflements, crécelles et autres manifestations bruyantes à la mention du nom de Haman durant le service.

Voilà donc ce qui se passe durant la lecture de la Meguila : dès que le nom de Haman est prononcé (et il l’est des centaines de fois dans le texte), on doit faire le plus de bruit possible.

Le festin et l’ébriété

Les rabbins ayant remarqué que le mishte (festin alcoolisé) figure de manière proéminente dans le Livre d’Esther, en concluent que « le miracle a eu lieu grâce au vin » ; par conséquent, les festins prescrits en fin de Livre doivent être fortement alcoolisés. Les instructions qui nous sont données sont que « l’on doit « se parfumer » (s’enivrer) à Pourim jusqu’à ne plus pouvoir distinguer « maudit soit Haman ! » de « béni soit Mardochée ! » » lorsque l’on prononce ces mots à voix haute.

Cette préscription rabbinique est aussi à l’origine des premiers chefs-d’œuvre de la littérature parodique Juive, dont la Massekhet Pourim ; rédigé au XIVème siècle par Kalonymus ben Kalomymus, qui était d’ailleurs un rabbin Provencal né à Arles en 1286, dans le style du Talmud, ce « traité de Pourim » prescrit de s’enivrer joyeusement et proscrit formellement l’eau. C’est par la suite que la tradition commencera à aussi inclure des pièces de théatre jouées en public à Pourim, et sur les bases desquelles le théâtre Yiddish commencera à se développer au XVIIIe siècle. En Italie, les célébrations mettant en scène l’exécution mi-solennelle mi-burlesque de Haman, par la mise à feu d’une effigie, fait place aux mascarades, introduites vers la fin du XVe siècle sous l’influence des carnavals romains.

Seconde signification

La journée de célébration de la fin Pourim se passe ensuite dans la liesse et l’exubérance, les échanges de cadeaux et les dons aux démunis.

L’envoi de colis alimentaires (hébreu : משלוח מנות Mishloah manot) incombe à toute personne ayant atteint la majorité religieuse (12 ans pour les filles, 13 pour les garçons), y compris les endeuillés. Il faut, pour s’en acquitter, envoyer au moins deux plats prêts à être consommés à une personne le jour de Pourim même (les femmes envoient aux femmes, les hommes aux hommes).

La prescription des dons aux démunis (hébreu : מתנות לאביונים matanot laèvyonim) nécessite de faire un don à deux pauvres au moins ; elle a priorité sur le mishloah manot car la réjouissance des pauvres revêt, selon la tradition, une importance particulière devant Dieu. Il convient de ne pas faire de distinction entre quiconque et toute personne prête à accepter le don peut en bénéficier, y compris un non-Juif.

La symbolique de Pourim et sa signification globale apparaissent ainsi plus clairement. Au delà de la rédemption et de la libération potentiellement trouvées gràce à une intervention humaine, et gràce à elle seule, et pour les Juifs qui sont dispersés hors d’Israël, il existe une seconde rédemption qui se manifeste à travers la simple joie de vivre, et par le don matériel tant de la nourriture que de ce qui peut être nécéssaire à autrui et lui manquer. L’excès prêché durant la féte de Pourim est en fait une invitation à la modération le reste du temps.

Au delà de l’apparente célébration d’une quelconque vengance, ou d’une volonté de destruction, à l’égard d’Amalek, et justement par la réalisation des actes carnavalesques ou de travestissement, et tels que la destruction par le feu de l’effigie de Haman, et les autres attitudes excessives, incluant les mascarades, le message transmis par Pourim est que le Juif doit trouver un moyen de ne pas faire la différence entre son ami ou son ennemi, qui qu’il soit. C’est pour celà que « maudit soit Haman ! » deviendra identique à « béni soit Mardochée ! ».

La rédemption des Hébreux d’Égypte s’est ainsi accomplie à l’origine par l’intervention directe de Dieu. Par contre la rédemption des Juifs exilés ne peut s’accomplir que par l’intervention humaine. Le vecteur de cette rédemption est l’exécution par les Juifs du plan de Dieu qui agit « en voilant sa face » (hébreu : הסתר פנים Hester panim) c’est à dire de Dieu qui leur procure, par une voie indirecte, un moyen de choisir et de décider de quelle manière ils réaliseront leur mission. Ils disposent de la capacité à l’excès, et des ressources pour l’entretenir s’ils le désirent. Ils peuvent se saouler, se laisser aller à des manifestations blasphématoires, se faire la guerre et s’entretuer s’ils le veulent. Ils peuvent aussi, même s’ils sont soumis aux passions et à l’excès, agir de telle manière qu’ils rétablissent et maintiennent l’ordre des choses.

La mission des Juifs consiste ainsi en la construction de rapports d’égalité entre tous les Hommes, sans distinction de Judéité, d’Hébraisme, de genre, ou de quelque condition ni appartenance à un peuple quel qu’il soit. Tel est l’enseignement que nous pouvons apprendre de Pourim.

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